Les CJBistes analysent Carte Blanche

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Commander Bond
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Les CJBistes analysent Carte Blanche

Message par Commander Bond » 29 juil. 2011, 19:23

J'ai fini ce matin, avec un retard assez conséquent, Carte Blanche, le dernier roman Bondien en date écrit par Jeffery Deaver. Dans l'ensemble je le trouve tout à fait convenable, et pourtant, il a un nombre de défauts assez important. Avant de rentrer dans les détails, je précise que Carte Blanche est le premier James Bond non-écrit par Ian Fleming que j'ai lu. La question de l'approche s'est donc posée pour moi. Faut-il faire abstraction de Ian Fleming, ou faut-il le garder en mémoire ? Faut-il se défaire des films qui depuis 1962 ont d'une certaine manière "transformé" le personnage ? Je ne sais pas si le problème se pose également aux lecteurs des autres romanciers comme John Gardner, Raymond Benson ou Sebastian Faulks, mais pour ma part, avant même de débuter la lecture, j'avais déjà de nombreuses interrogations.

Je pense que rien ne peut remplacer le style si particulier de Ian Fleming, tout comme sa vision du personnage car il était, est, et restera le créateur de James Bond. Malgré cela, je pense que Jeffery Deaver reprend un bon nombre d'éléments qui nous font savoir que nous sommes dans un James Bond, tout en y mettant sa touche personnelle. Premièrement, je pense que sur le style, les puristes de Ian Fleming -comme moi- ne seront pas déçus. Il y a, par exemple, beaucoup de descriptions, même si elles s'attardent plus sur les armes ou la nourriture que sur les lieux. Jeffery Deaver utilise d'ailleurs un vocabulaire assez technique, c'est intéressant et ça rend l'intrigue authentique ; heureusement par ailleurs qu'il y a un glossaire à la fin pour expliquer ce que signifient tous ces sigles ou acronymes. Mais l'auteur n'a pas ce don qu'avait Ian Fleming pour mettre tous nos sens en alerte.

Les destinations sont originales et variées, comme l'Afrique du sud ou la Serbie, mais la partie qui se déroule à Dubaï est expédiée, presque bâclée et c'est dommage. Jeffery Deaver est un très bon auteur de thrillers (notamment policiers), et Carte Blanche n'échappe pas à la règle. Beaucoup de suspense, de mystères et de bizarreries (comme chez Ian Fleming) avec des retournements de situations. Il y a également un cadre historique et géopolitique important, ainsi que beaucoup de précisions et de détails. J'ai apprécié cela dans les premiers chapitres notamment.

Un des défauts majeurs de ce roman, c'est la facilité avec laquelle James Bond évolue dans l'histoire. Quelques fois, on finit un chapitre avec une situation périlleuse pour James Bond, du danger, mais quand on tourne la page et qu'on arrive au chapitre souvent, pouf, James Bond s'en est sorti et ce... avec zéro difficulté. Il a toujours une longueur d'avance et anticipe constamment ce que les autres vont faire. C'est un peu déstabilisant à la longue. En revanche, il semble être la seule personne compétente du lot. Felix Leiter est montré comme un incapable, Nicholas Rathko est décrit comme un expert en arts martiaux, mais il sera maîtrisé par James Bond en moins de deux, et son frère sera tout sauf d'une grande aide en Serbie.

Un autre défaut, c'est l'actualisation du personnage qui est beaucoup trop présente, avec notamment des références à des acteurs ou groupe de musique de notre temps. Même si certaines mentions peuvent encore passer, comme la référence à Kate Winslet (après tout Ian Fleming mentionnait beaucoup Greta Garbo), ça devient carrément ridicule quand ça revient sans cesse et inutilement, comme Depeche Mode, Michael Schumacher ou Harry Potter. Jeffery Deaver semble vouloir nous dire Regardez, mon James Bond est bien actualisé en 2011 ! comme si on n'avait pas compris que l'histoire se déroule à notre époque. Idem pour les placements de produits, trop gros et trop présents.

Les personnages sont nombreux, mais le résultat final est assez mitigé. Outre les habituels du MI6 qui sont transférés à l'ODG, on fait la connaissance d'Ophelia Maindenstone, qui est l'officier de liaison entre les deux organisations. Elle apparaît comme un mixe entre miss Moneypenny, Loelia Ponsonby et Mary Goodnight. Elle partage de nombreuses passions avec James Bond, et ce dernier semble être attiré par elle. C'est un personnage qui sera récurrent je pense si Jeffery Deaver a l'occasion de donner suite à Carte Blanche. Bheka Jordaan et Felicity Willing sont les deux autres James Bond girls du roman. La première est une policière sud-Africaine qui aura une relation tendue avec James Bond puisqu'elle refusera de faire équipe avec lui tant qu'il n'aura pas de preuves qu'il traque un hors-la-loi. La seconde est une humanitaire qui lutte contre la faim dans le monde et que James Bond rencontrera alors qu'il prend une fausse identité. Gregory Lamb et Percy Osborne-Smith sont des alliés assez mystérieux et atypiques, dont James Bond aura des doutes quant à leurs vraies motivations. Q en revanche a disparu et a laissé sa place à un indien, Sanu Hirani. Du côté des méchants, Severan Hydt, nécrophile extrême, est un ennemi parfait pour James Bond. Il est glaçant, horrible et a un côté Nosferatu avec son fétichisme pour la mort et son physique si particulier avec ses longs ongles jaunis. Niall Dunne, son associé irlandais, est du même acabit. Ce sont les deux adversaires principaux que James Bond traquera durant le roman.

Je trouve que Carte Blanche sonne, par petites touches par-ci par-là, comme un hommage de Jeffery Deaver à la saga, justement au niveau des personnages en grande partie. Bheka Jordaan rappelle fortement M version Judi Dench dans sa relation avec James Bond. Elle est assez froide et strict, et elle le remet à sa place en lui rappelant les lois en vigueur. L'obsession de Severan Hydt pour le macabre rappelle quant à lui le Jardin de la mort de Blofeld dans You only live twice, mais il rappelle aussi le personnage de Goldfinger qui lui, disait, de mémoire : Monsieur Bond, tout ma vie j'ai été un amoureux, un amoureux... des ordures. L'hommage est ici tout trouvé. M est un amiral qui sera appelé Miles dans le roman. En revanche, il n'est pas à la tête du MI6 mais de l'ODG. Peut-être aurait-il fallu créer un nouveau personnage plutôt que d'en reprendre un, car les caractéristiques sont les mêmes. Je pense que d'avoir repris M, comme avoir repris Mary Goodnight, Felix Leiter, René Mathis, Bill Tanner, May ou Moneypenny, c'est une manière de dire au lecteur regardez, les choses ont changé, mais pas tant que ça. La première séquence en Serbie fonctionne quant à elle comme un vrai prégénérique.

James Bond n'a plus grand chose à voir avec le personnage crée par Ian Fleming. Vétéran de l'Afghanistan, il ne travaille pas pour le MI6 mais pour une organisation du nom d'ODG. Oublié l'aspect hédoniste, l'alcool est le tabac en abondance, c'est ici un personnage plus conformiste. Il est presque trop gentil, trop conventionnel. En revanche il est déjà bien aguerri. Il sait d'emblée quelle sera sa place dans la société, quelle sera sa drôle de vie. Il n'a pas de période d'apprentissage comme l'ère Daniel Craig met en scène. Carte Blanche me fait repenser Casino Royale. Dans ce film, James Bond a trente-huit ans. Il a été militaire dans la Royal Navy pendant une quinzaine d'années d'où il est sorti avec le grade de Commander, puis il est affecté à la section 00. Comment un homme de cet acabit peut-il être autant émotif, presque naïf envers une femme, si belle soit-elle et si passionnelle soit la relation que l'on a avec ? Tout est remis en cause je pense avec Carte Blanche, qui nous montre un James Bond à la fois plus jeune mais aussi plus aguerri, plus mature. La seule faiblesse, le seul doute qu'il a c'est vis-à-vis de ses parents. L'intrigue secondaire sur le rôle qu'avait notamment son père est d'ailleurs assez intéressante, mais ça finit par être confus et même inutile. Andrew Bond est-il Sir Andrew ? Est-ce ce que Jeffery Deaver a voulu nous faire croire ? James Bond est troublé par l'idée que son père fût un espion, mais pourquoi ? Il en est un lui-même. En revanche, faire de son père un agent double travaillant pour les Russes aurait peut-être permis d'aller plus loin dans la psychologie de James Bond et lui donner une autre motivation.

Un défaut qui n'a rien à voir avec Jeffery Deaver, c'est la traduction française qui est horrible. Fautes d'orthographe, ponctuation désastreuse (il manque des points à la fin de certaines phrases), je regrette de ne pas avoir acheté la version originale, un peu par paresse de devoir traduire en direct. Je ne referai plus cette erreur. En tout cas, j'ai été agréablement surpris à la fin du roman quand on cite ma ville, Reims. Un coin magnifique, selon Bond. :D

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Pour moi, Carte Blanche est au final un assez bon roman, qui souffre cependant d'une actualisation trop prononcée, d'un James Bond qui évolue dans un univers où tout lui est favorable, et d'une traduction désastreuse. Je vais certainement revendre ma version française pour me procurer une version originale.

Que pensez-vous de Carte Blanche ?
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Re: Les CJBistes analysent Carte Blanche

Message par GUY007 » 31 juil. 2011, 23:40

Après avoir lu ce roman, le gros reproche que je lui fais, c'est qu'il donne l'impression que "tout est faux". Du début à la fin, l'auteur "trompe" le lecteur.

Attention, si vous n'avez pas encore lu ce livre, je risque de dévoiler certains passages de l'intrigue.

Je prendrai comme exemples :
- lorsque Severan Hydt quitte son domicile en compagnie de Dunne, il est pris en chasse par Bond. Peu après, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas de Hydt et son complice. Et, surprise, ce n'est pas non plus Bond qui est au volant de sa Bentley
- peu avant que la bombe n'explose, Bond doit appeler Tanner. Mais il n'a pas de moyen de communication. Et il assiste en direct à l'explosion. Ce n'est pas grave, car on apprend qu'il avait placé, la veille, un émetteur dans le sac de Jessica Barnes (heureusement pour 007, qu'elle ne l'aie pas vidé le soir...)
- vers la fin, Bond grimpe sur une colline et Dunne se rend dans la maison pour abattre Beheka Jordaan. Pas de problème car 007 l'avait prévu. Il avait donc accroché son manteau pour faire croire qu'il grimpait...

J'ai parfois eu l'impression que l'auteur mettait Bond dans une situation difficile et qu'il utilisait trop facilement un coup de baguette magique pour qu'il s'en sorte.

Ceci dit, j'ai apprécié l'action continue, le fait qu'on retrouve des personnages de l'univers Fleming (Mathis, Leiter, Goodnight ou encore May et Valence qu'on cite). Philly me fait un peu penser à An Reilly. Le fait de s'apercevoir que Hydt n'est pas le vrai méchant et que l'Incident 20 n'était pas l'explosion qu'il projetait est un rebondissement intéressant.
J'apprécie également les personnage de Hydt et Dunne. Il sont bien décrit tant physiquement que psychologiquement.

En revanche, je n'ai pas aimé que l'auteur ait réécrit le passé de Bond pour le transposer à notre époque (je préfère la façon dont ont travaillé les autres auteurs : ils étaient assez imprécis quant au passé de Bond. Ils indiquaient simplement "il y a fort longtemps,...). J'espère cependant qu'on en apprendra plus sur la mort de ses parents dans le prochain roman.

Je dirais en conclusion que si Deaver écrit le prochain roman, il devrait éviter les défauts qu'avait Gardner. Si cet auteur abusait des traîtres qui n'en étaient pas et des alliés qui étaient des méchants, Deaver devrait stopper avec des situations "fausses" et surtout mettre un passage ou Bond est prisonnier et torturé (car c'est, je pense, un moment attendu par les lecteurs).

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Re: Les CJBistes analysent Carte Blanche

Message par Commander Bond » 01 août 2011, 18:05

C'est vrai que Jeffery Deaver reprend presque tous les personnages traditionnels, mais dans l'ensemble j'ai été déçu. Je trouve que Felix Leiter ne sert à rien. Il n'apparaît que très peu dans le roman, et quand il apparaît, il est montré comme un incapable. Même critique pour la mention de Ronnie Vallance par exemple, qui ne sert à rien je trouve, à part à faire des connexions avec Ian Fleming. Tu ne trouves pas ?
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Re: Les CJBistes analysent Carte Blanche

Message par GUY007 » 01 août 2011, 22:26

Tu as raison. Il me semble que l'auteur a voulu faire un Bond. Mais en l'actualisant trop, il risque de donner raison à la thèse qui prétend que James Bond n'est pas une personne mais un nom de code. Et, pour éviter cela, il s'est peut-être senti obligé de reprendre tous les personnages créés par Fleming.

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Re: Les CJBistes analysent Carte Blanche

Message par Sir Godfrey » 06 août 2011, 10:45

J'ai lu également ce roman et je dois dire que je n'ai pas été très emballé. Je suis peut-être un des seuls mais je préférais en certains point le livre de S. Faulks : Le diable l'emporte.

Je suis assez d'accord avec vos critiques mais ce qui me gêne énormément c'est Severan Hydt : une sorte d'empereur de la poubelle, pour un méchant de James Bond, même les parodies ont fait mieux dans le choix du "méchant" (ceux qui ont lu comprennent les guillemets).
De plus je suis favorable à ce qu'a dit Guy, cette impression de leurrer jusqu'au bout le lecteur. Certes ca peut être fin et intelligent, mais ca existe dans quasiment tous les polars, en particulier les Bond de Gardner, si j'en crois vos propos. Donc de ce côté là, rien n'est original.
Et alors Bond qui sort à tout bout de champ ses application gadget de l'iPhone, ca devient lassant à la fin...
Toutes les infos bondiennes sont sur http://commander007.net

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Re: Les CJBistes analysent Carte Blanche

Message par 007isbond » 25 mars 2012, 20:32

J'ai enfin terminé le roman et au final, j'ai aimé les 3/4 de celui-ci.

C'est le deuxième roman non-écrit par Fleming que je lis et je dois dire que bien que Deaver n'égale pas la plume incomparable de Ian, il a su me garder en haleine à la différence du style de Faulks qui m'a fait arrêter ma lecture dés la 30ème page.

Pour moi, j'ai aimé la nouveauté qu'introduit ce roman -même si j'ai eu du mal à me dire que Bond est passé à notre époque- tout en conservant les personnages du passé et les grandes lignes de l'histoire de certains personnages.
Pour moi, le plus réussi est sans nul doute le méchant qui est écrit à la perfection. A l'inverse du Bond de Deaver qui m'a moins accroché que celui dépeint par Fleming.

Les girls ne sont pas trop mal écrites, j'ai même cru à un Vesper bis avec "NOAH" (ne dévoilons pas l'intrigue ^^).

Par contre, comme Commander, la déception est venue du personnage de Félix Leiter qui semble terriblement débutant dans sa description et bien plus impulsif que ne le décrivait Fleming.


Ma grosse déception vient du dernier quart du bouquin où les revirements de situation s'enchaînent à une vitesse vertigineuse rendant donc le personnage de Bond quasiment surhumain et très Holmes (version Guy Ritchie) qui anticipe tout à l'avance.
Dans les 3 premiers quart, ça ne m'a pas déranger outre-mesure parce que ce n'était pas commun à chaque fin de chapitre, mais le dernier quart était beaucoup trop "improbable".

J'ai bien aimé le personnage de Dunne, mais j'ai été extrêmement déçu par la fin de Severan...


En bref, si Deaver reprend la suite -chose que j'aimerais- il devra éviter de recommencer ce genre de chose, surtout dans la fin du roman car ça tue l'intérêt du bouquin.
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